IV- Un musée vétérinaire hors du commun
Le lieu est unique au monde : à
l'aube du XVIIIè siècle, dans les premières années
de la Régence, Louis-Henri de Bourbon, 7è prince de Condé
s'ennuie. Il passe sa vie en chasses à courre, adore bien sûr
les chevaux, et, comme il croit à la métempsycose, il se prépare
une seconde vie, réincarné en cheval... L'architecte Jean
Aubert est chargé en 1719 de lui élever des écuries
dignes de son rang. Deux nefs disposées de part et d'autre d'une
rotonde centrale, sur près de deux cents mètres de long, derrière
lesquelles se répartissent cours et chenils, forge, remises et manège
vont bientôt constituer un temple aux dimensions de cathédrale
pour le seigneur Cheval, prince du sang.
Au XVIIIè siècle, les Grandes
Ecuries abritent 240 chevaux et plusieurs meutes allant jusqu'à 500
chiens. Elles deviennent le cadre de fêtes, et les Condé reçoivent
Louis XV, l'empereur d'Autriche Joseph II, le tsar Paul Ier. Ces écuries
sont déjà doublement vivantes puisque, le château lui-même
n'offrant pas de salles assez grandes, on va souper et danser dans la rotonde.
Les princes y passent le plus clair de leur temps et toute leur perspective
permet même à Louis-Henri de Bourbon de les prendre en enfilade
d'un seul coup d'oeil à partir d'une fenêtre de son cabinet.
La Révolution songe bien sûr à les démolir. On canonne les toitures, prenant pour cible la Renommée à cheval, statue d'Antoine Coysevox, qui couronne le dôme, et la jetant bas.
Le dernier Condé lègue le domaine en 1830 à son neveu le duc d'Aumale, lequel, mort à son tour sans descendance, constitue en 1886 l'Institut de France légataire universel de ses biens, sous la condition expresse de conserver le domaine en l'état, c'est à dire le château, l'hippodrome et 10 000 hectares de forêts autour des grandes Ecuries.
Vers la fin des années 50, Yves Bienaimé, qui fut l'élève du Colonel Jousseaume, est à 25 ans le plus jeune écuyer-professeur de France et rêve de rendre vie à ces bâtiments prestigieux en leur redonnant leur destination première mais adapté au monde d'aujourd'hui.
25 ans plus tard ce rêve devient réalité après de longues négociations avec l'Institut de France pour obtenir une concession acceptable. Dans le cadre des autres musées de l'Institut le Musée Vivant est alors entièrement conçu par Yves Bienaimé et sa famille et aménagé à leur frais.
Sans avoir jamais reçu aucune subvention
ni pour sa création ni pour son fonctionnement le Musée offre
aujourd'hui un ensemble étonnant : il est l'encyclopédie vivante,
où le visiteur stupéfié, même s'il ne connaît
rien aux chevaux, de salle en salle et de stalles en boxes et en manèges
ou en carrière voit surgir la vie équestre des siècles
passés, depuis la plus ancienne mythologie. Il comprend avec stupéfaction
combien le cheval fut mêlé à la vie des hommes sous
toutes ses formes et sous tous les climats, jusqu'à nos jours.
Tout en passant d'une salle d'exposition
à une autre, sur les milliers de mètres carrés du Musée
où alternent collections, tableaux didactiques, salles audio-visuelles,
etc., le visiteur, passant d'une cour à l'autre, entend vivre et
travailler quelques 50 chevaux de toutes races que le personnel du Musée entretient et présente
trois fois par jour au public. S'agissant de rendre la vie à un ensemble
architectural unique, il importe aussi de faire partager à tous l'amour
du cheval. Cette passion passe par la connaissance au sens le plus encyclopédique
du noble animal. tout dans le Musée est conçu dans l'esprit
pédagogique et l'organisation générale fuit le système,
essayant de faire apparaître constamment les liens qui depuis toujours
unissent toutes les formes d'activités humaines à l'existence
du cheval. Ici des présentations anatomiques et didactiques, là
toutes les espèces et toutes les races, là encore l'utilisation
à des fins artistiques : chevaux de procession de manège,
jouets, gravures anciennes ou oeuvres récentes, participation aux
loisirs de l'homme, au cirque, aux courses.
Il manquait au Musée une salle qui
traite d'une façon
professionnelle des maladies les plus fréquentes du cheval. aujourd'hui,
grâce à la collection du Docteur Ende, le grand public découvre
comme jamais l'anatomie et la physiologie. A partir d'un procédé
de congélation des membres et de certains organes le médecin
vétérinaire allemand Ende a obtenu des coupes de ces membres
et organes présentant d'une façon parfaitement réelle
la physiologie. Ce principe permet de visualiser par exemple l'emplacement
des tendons du cheval, ses irrégularités et ses maladies.
Jamais un tel atelier n'avait été exposé en France
et il est d'un intérêt capital pour les cavaliers et les amateurs
d'observer de façon parfaitement exacte l'anatomie complexe des chevaux.
Une salle entière est consacrée au seul sujet que l'homme
de cheval connaît bien : les coliques, cause première de la
mortalité subite chez le cheval et véritable angoisse permanente
du cavalier.
Aimer les chevaux, c'est d'abord aimer la beauté en mouvement.
Si beau fût-il, un tableau ne peut
restituer pleinement cette grâce. C'est pourquoi, plusieurs fois le
jour, les visiteurs ont tout loisir d'admirer sous le dôme ou dans
la cour des chenils une présentation durant laquelle s'exécutent
des airs de dressage. Les explications utiles sont données au fur
et à mesures de l'exécution des figures et les écuyers
et les écuyères expliquent chaque fois les étapes que
franchit un jeune cheval pour servir l'homme dans ses différents
emplois. L'écuyer expose en termes simples les moyens dont il dispose
pour se faire comprendre et obéir. Prenant un exemple précis,
révérence, pas espagnol, le cheval assis ou cabré,
il démontre les différentes étapes du dressage permettant
d'aboutir au résultat présenté.
Chaque année, 100000 jeunes en voyage
scolaire visitent le Musée Vivant. Des écuyers et écuyères
expliquent les gestes quotidiens pour maintenir les chevaux propres et en
bonne santé. Mais toute pédagogie resterait morte si elle
ne s'appuyait pas sur les séductions du rêve.
Imaginons d'abord la musique, sur des airs
classiques adaptés à l'évocation que l'on souhaite,
lors d'une présentation idéale au manège des Grandes
Ecuries : un écuyer à cheval montre au public les aides élémentaires
et les trois allures, puis salue. un e voix off suit la transition musicale
: "Ce Musée est un temple dédié au seul moteur
dont disposèrent les hommes pendant des millénaires avant
la vapeur, le pétrole ou l'électricité. Quatre générations
séparent le T.G.V. du petit train du Far-West, et nos grands-pères
se souviennent de Blériot traversant la Manche sur un avion de toile
et de bois. Nos grands-pères ont vu dans les rues "pour de vrai"
les taxis de la Marne et autres vieux tacots, mais avant tout cela, avant
l'indispensable automobile, et nos propres jambes mises à part, il
n'y avait que le cheval partout, à la ville comme à la campagne
et sous tous les climats. Cet animal éminemment domestique faisait
encore bien plus partie de la maison que l'actuelle et irremplaçable
voiture. Chevaux de trait, chevaux de selle, moteurs des lourds charrois,
des diligences, quels transports, quels échanges commerciaux aurait-on
pu concevoir sans vous . Mais hélas quelle guerre aussi ?
Chevaux de toute la terre, on vous disait la plus noble conquête de l'homme... mais qui est le maître de qui, là où l'amour-passion commande ?
Les anciens, Grecs et Romains, célébraient déjà cette communion mystérieuse du cheval et du cavalier formant un couple dont l'idéal est le centaure.
Au cours des siècles, l'animal s'est tellement humanisé, intégré à la civilisation qu'après l'Art équestre antique, dont on sait peu de choses, il sombre comme le reste dans le sommeil du Moyen-Age. Certes, on l'utilise encore pour le travail ou pour la guerre mais on ne le manie plus pour lui-même, pour la beauté de ses mouvements, pour le plaisir, pour rien. tout cela est oublié jusqu'à la Renaissance, jusqu'à l'Italien Pignatelli, Christophe Colomb de l'équitation et jusqu'à Antoine de Pluvinel son élève, qui est français. Ecuyer d'Henri IV puis de Louis XIII, Pluvinel fonde à Paris une Académie où on enseigne aussi la peinture, la musique, les mathématiques et les lettres, preuves que l'Art équestre est indissociable d'une culture.
Tel est l'homme tel sera le cheval.
Au XVI siècle finissant, peintures, gravures et dessins montrent un cheval plutôt petit et qu'un symbolisme de la soumission réduit encore, par contraste avec le maître qui le monte. Mais quel animal fier et fort !
Voyez sous sa masse rassemblée cette richesse de muscles frémissants, ces jarrets prêts à bondir ! Cette monture de Charles Quint se prépare à Louis XIV. L'époque est aux bâtisseurs d'empirer, au règne de la puissance et de la gloire. et Pluvinal, qui met au point le travail entre les piliers, est justement appelé pour jamais "le maître de l'impulsion" c'est à dire de l'énergie manifestée.
Les chevaux du Musée qui évoluent en ce moment devant vous ont été choisis parce qu'ils ressemblent aux chevaux de Pluvinel. Remarquez la taille ramassée, la beauté de la tête, la puissance de l'épaule et de l'arrière-main, la souplesse générale, et surtout, l'impulsion.
Au XVIè siècle sont codifiées les principales figures de manège : demi-volte, voltes, travail sur deux pistes ou appuyers ainsi que les airs bas, c'est-à-dire à ras de terre, comme le piaffer ou le passage, et les airs relevés, c'est à dire les sauts, comme la courbette, la croupade, la cabriole, que le cheval exécute sur demande et qui ne sont que la reproduction stylisée des mouvements d'attaque ou de défense au combat.
Au XVIIIè siècle l'intelligence
et l'art de vivre atteignent des sommets. L'Europe entière, au siècle
des Lumières, parle français et bien sûr monte à
la française, car l'école de Versailles, suivant en cela les
Arts plastiques et les Arts d'agrément, vient de porter l'équitation
classique, académique à son apogée. François
Robichon de la Guérinière est écuyer-professeur de
Louis XV. Partout on considère son ouvrage, L'école de Cavalerie,
comme la Bible de l'équitation, à ce point, qu'à Vienne
aujourd'hui l'École Espagnole s'en tient scrupuleusement aux principes
qu'il expose. voici le règne de la douceur : "Là tout
n'est qu'ordre et beauté, Luxe calme et volupté"
La Guérinière invente l'épaule en dedans, exercice d'assouplissement sur deux pistes par où commence toute équitation véritable.
Au XIX, c'est la naissance du sport, la
fixation définitive de cette race nouvelle : le pur sang. Puis Saumur en France restaure la tradition,
mais avec le sport, le spectacle ; et le spectacle par excellence, à
cheval, c'est le cirque. Gloire au plus illustre, au premier écuyer
du siècle : Franconi avec qui travailla Baucher.
François Baucher, ce saltimbanque qui, selon sa propre expression "se faisait voir pour 10 sous" professa chez les militaires et les bouleversa à ce point qu'à Saumur on en parle encore. Comme un génie. L'équitation lui doit 31 airs nouveaux de manège dont le galop sur 3 membres et le galop en arrière.
François Baucher est le maître de la légèreté comme Pluvinel l'était de l'impulsion, puisque l'équitation n'est ce pas, c'est une danse.
Aujourd'hui, en cette fin du XXème siècle, l'équitation académique, un peu partout, cède sa place au dressage.
Dès l'entrée dans la grande
nef, le visiteur est plongé dans l'ambiance. Les chevaux bougent
dans leur box et de la paille monte une odeur familière, mais, levant
les yeux, on est saisi par la splendeur qui se répand avec la lumière
issue des fenêtres rondes au sommet du dôme.
L'usage voulait sous l'ancien régime
et encore au XIXème siècle que les chevaux à l'écurie
fussent attachés à des anneaux et chaque cheval isolé
du voisin par un montant de bois. il y eu donc dans les nefs des stalles
superbement décorées qui disparurent dans la tourmente révolutionnaire.
Aujourd'hui, seule la galerie Est est meublée de boxes suivis de
stalles construits au XIXème siècle par le duc d'Aumale. Les
chevaux de courses vivaient librement dans les boxes alors que les chevaux
de chasse étaient attachés dans les stalles.
Aujourd'hui plus de quarante chevaux représentent les principales races de trait françaises, sans oublier les ânes et le baudet du Poitou, représentant la race génétrice des mules. Le pur sang anglais et l'arabe évoquent les courses, alors que les chevaux ibériques, Andalous et Lusitaniens descendent tout droit de ceux que l'on utilisait au XVIIIè siècle pour le dressage. De même qu'ils sont à l'origine des Lippizans de l'école de Vienne, les chevaux ibériques dans leur ensemble représentent l'essence même du cheval et sa beauté. Exalter le cheval correspond à une tradition antique et fabuleuse. Que l'on songe au centaure, moitié homme et moitié cheval, à l'hippocampe, moitié cheval et moitié poisson, à l'hippogriffe, monstre ailé moitié cheval et moitié griffon, à la licorne au cors de cheval et à tête de cheval ou de cerf, porteuse d'une corne unique au milieu du front, à Pégase, cheval ailé qui faisait jaillir une fontaine où s puisait l'inspiration poétique. Quant à Bucéphale, qui avait peur de son ombre, Alexandre l'avait dompté en le faisant galoper vers le soleil.
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